Mardi 13 janvier 2009

Deuxième lecture du Challenge ABC.



 

Mikhaïl BOULGAKOV, Endiablade, Gallimard, Paris, 2007.


 

Quatrième de couverture : « Dans la jeune Union soviétique des années 1920, Korotkov, modeste chef de bureau au Premier Dépôt central de matériel pour allumettes, est renvoyé du jour au lendemain. Révolté par cette injustice, il découvre peu à peu qu’il vit dans un monde peuplé de cauchemars dont seule la folie lui permettre de s’échapper.

Une dénonciation satirique et fantastique d’une bureaucratie tentaculaire et diabolique par l’auteur du Maître et Marguerite. »

 

 

La vie du camarade Korotkov, modeste chef de bureau au Premier Dépôt central de matériel pour allumettes, bascule un matin lorsqu’il rencontre son nouveau directeur. Celui-ci a un physique étonnant. Il est chauve, petit, et boiteux de surcroît.

« Cet inconnu était si petit qu’il arrivait à peine à la ceinture du grand Korotkov. Le défaut de hauteur était compensé chez lui par l’extraordinaire largeur des épaules. Son tronc carré était planté sur des jambes torses ; en outre il boitait de la jambe gauche. Mais le plus remarquable était sa tête. Elle se présentait comme l’exacte et gigantesque reproduction d’un œuf posé sur le cou à l’horizontale, le bout pointu tourné vers l’avant. Elle était chauve également comme un œuf, et si brillante que des ampoules électriques brillaient en permanence sur le crâne de l’inconnu. »

Ce nouveau directeur répond au nom de Kalsoner, nom qui fait commettre à notre héros un lapsus regrettable qui lui vaudra sa place.

 

Soucieux de s’expliquer et de faire valoir ses droits, Korotkov entreprend de plaider sa cause auprès du fuyant Kalsoner. Cette quête le lance alors dans une course poursuite effrénée dans les méandres de l’administration soviétique aux innombrables bureaux, aux multiples secrétaires et aux cloisons de verre où le jeu de transparence laisse entrevoir à la fois Kalsoner et son double barbu parfaitement horrifié de se voir poursuivi par Korotkov. La confusion naissante dans l’esprit de notre héros est d’autant plus forte qu’il vient de perdre ses papiers et qu’on cherche à tout prix à le prendre pour un autre ! Se met alors en place un imbroglio rocambolesque qui pousse Korotkov peu à peu vers la folie.

 

Après une nuit de désespoir qu’il noie dans l’alcool, Korotkov renonce à poursuivre Kalsoner pour se rendre au bureau des réclamations et ainsi refaire ses papiers. Mais là aussi sans plus de succès : ses interlocuteurs lui font face et se délectent dans un dialogue de sourds, les secrétaires sortent d’un tiroir le plus normalement du monde, et l’une d’entre elles lui proposera même de se donner à lui…

« « Au suivant ! »  coassa la porte. Korotkov cessa de crier, se précipita à l’intérieur, tourna à gauche, longea la rangée de machines et se retrouva devant un grand type blond, élégant, vêtu d’un costume bleu foncé, qui le salua de la tête et lui dit :

« Soyez bref, camarade. D’un mot. Sans tourner autour du pot. Poltava ou Irkoutsk ? 

- On m’a volé mes papiers », répondit Korotkov aux cents coups, avec un regard de bête traquée. « Et puis un chat est apparu. Il n’en a pas le droit. Je ne me suis jamais battu de ma vie, ce sont les allumettes. Il n’a pas le droit de me poursuivre. Je m’en fiche qu’il s’appelle Kalsoner. On m’a volé mes pa…

- Aucune importance, répondit le bleu ; nous vous fournirons une tenue ainsi que des chemises et des draps. Et en plus, si c’est Irkoutsk, une pelisse de seconde main. Allons, au fait. » »  


Poussé dans ses derniers retranchements, Korotkov frappe alors un certain Dyrkine. Ce geste malheureux le contraint à fuir, poursuivi par une bande d’individus, avec en tête d’eux Kalsoner armé jusqu’aux dents. Acculé au sommet d’un immeuble, Korotkov finira par se précipiter dans le vide.

 

 

 

Un vrai plaisir cette petite nouvelle de Boulgakov écrite en 1921, dans une Union soviétique au régime répressif et autoritaire.

L’écriture de Boulgakov restitue à merveille le sentiment d’oppression ressenti par le personnage principal qui se débat tout au long du livre pour retrouver et sa place et son identité. On aime les situations burlesques que le héros rencontre et qui contribuent, au final, à le rendre fou. Au fur et à mesure de la lecture, on se demande même s’il ne s’agit pas d’un rêve attisé par l’alcool ou d’un délire de persécution. Un excellent Boulgakov, au sommet de son art, qui sait nous attirer et nous enfermer dans une œuvre à l’atmosphère délirante et étouffante, et où l’on se sent tout aussi oppressé que le héros lui-même.


Par Ratchounette - Publié dans : Challenge ABC 2009 - Communauté : Loisirs & Passions
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Liste du Challenge ABC 2009


AFANASSIEV Alexandre, Contes russes
  (LU)
BOULGAKOV Mikhail, Endiablade (LU)

CHALAMOV Varlam, Les années vingt

DOSTOIEVSKI Fedor, Le joueur

EROFEEV Viktor, Ce bon Staline

FAKTOR E., Nouvelles de Chtov le Russe

ou FEDOROVSKI V., Le roman de la Russie insolite

GOGOL Nicolas, Les âmes mortes

HARMS Daniil, La vieille

ILF ET PETROV, Kolokolamsk

ou IKONNIKOV A.,  Dernières nouvelles du bourbier

JOUKOVSKI V., Les derniers instants de Pouchkine

KOURKOV Andrei, Le pingouin

LERMONTOV, Un héros de notre temps

MARININA Alexandra, Le cauchemar

NABOKOV Vladimir, Pnine

OULITSKAIA Ludmila, Sonietchka

POUCHKINE Alexandre, Dubrovski

Q >KAZAKOV U., La belle vie

RADICHTCHEV A., Voyage de Petersbourg à Moscou

SOLJENITSYNE Alexandre, Une journée d'Ivan Denissovitch

TCHEKHOV Anton, La steppe

U > OULITSKAIA L., La maison de Lialia et autres nouvelles

VICHNIVETSKAIA Marin, Y a-t-il du café après la mort ?

Wladimir Lidine, Le renégat (j'ai un peu triché en prenant le prénom !)

X

YASNOV N., Quand toutou se carapate

ZAMIATINE Evgueni, Seul

 

 

 

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